Jumelage Bagnolet-Chatila.

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Jumelage Bagnolet-Chatila.

Message  Jazairi le Lun 7 Jan - 16:21

La rencontre de deux humanités.

A peine étais-je arrivée que je m’empressais de la regarder vivre, rire, pleurer, avancer, trébucher, perdre son équilibre pour se relever aussitôt, tentant tant bien que mal de faire plus ample connaissance avec son histoire, sa population, ses caractéristiques socio-économiques et démographiques.
Timide, prudente, méfiante, elle me scrutait, m’observait. Et au fur et à mesure de l’écoulement du temps, un beau matin, au moment où je m’y attendais le moins, elle me prit par la main pour me conduire au cœur de son antre. Elle daignait, enfin, me sourire et m’invitait à m’immerger au cœur de son intériorité. La voilà qu’elle s’ouvrait à moi; moi qui avais, quelques années auparavant, quitté ma terre natale pour d’autres horizons, d’autres perspectives, d‘autre rêves, d‘autres humanités. Peu à peu, elle se dévoilait devant mon regard avide de découvrir, de savoir, de comprendre. Elle me parlait de son histoire, de ses déboires. Je pris goût à ses confidences, à son histoire de vie, à la mise en mots de sa mémoire. Et, au fil des jours, je me perdais dans les dédales de ses bas-fonds où étaient enfouis des trésors inestimables. Et alors, je me mis à regarder de plus près son histoire, ses symboles, ses valeurs. Très vite, je l’apprivoisais. Mon attachement pour ce territoire allait en grandissant. Bagnolet devenait, alors, ma ville d’adoption.
Bagnolet. Ville historiquement humaine et humaniste. Ville solidaire accueillant des hommes, des femmes et des enfants fuyant le diktat des forces fascistes et offrant son soutien aux peuples engagés dans la lutte pour l’indépendance de leur pays. Un passé où l’entraide, la générosité, la fraternité sont autant de valeurs qui caractérisent l’habitus politique et humain de cette ville. Et c’est au cours de mon voyage au cœur de cette ville, par un jour brumeux et pluvieux du mois de juin 2005, que je découvrais l’opération de jumelage entre Bagnolet et le camp de Chatila. Je l‘interprétais alors comme la continuité d’une volonté de perpétuer les idéaux de Justice et de Liberté et l’attitude solidaire et fraternelle à l’encontre des opprimé(e)s et des dominé(e)s, privé(e)s de leur terre et de leur droit de vivre libres. Mais, demeurait la question de l’identité de l’autre partie jumelée. Chatila ? Un pays ? Une ville ? Un village ? Non. Alors, quoi ? Chatila, un quartier situé dans la périphérie de la ville de Beyrouth; au Liban. Chatila, lieu-symbole, lieu-refuge où sont entassé(e)s, confiné(e)s depuis 1948, l’année de la Nakba, des réfugié(e)s palestinien(ne)s, en l’occurrence des hommes, des femmes et des enfants espérant inlassablement le retour dans leur mère-patrie, la Palestine. Mais encore ? Chatila, un nom qui résonne dans ma tête : Sabra et Chatila ! Martèlements. Oui. Je me souviens. Comment pouvons-nous oublier ? Comment pouvons-nous effacer de la mémoire pareille violence ? Impunité et Indifférence sont les deux mots qui s’affalent sur le bout de ma langue. Et voici que sans savoir comment, sans crier gare, ma mémoire entre en transe. Un véritable charivari. Des images. Des mots incompréhensibles. Des visages en pleurs. Des cris. Des mémoires en sang. Des souvenirs en feu. Des sens en proie au désordre, à la folie. Oh, mémoire, échapper aux réminiscences douloureuses, suffocantes et encombrantes ! Soudain, malgré mes invocations incessantes de l’oubli, de l’effacement de cette douleur qui étreint mon cœur et qui éveille en moi une obscure et profonde tristesse, retour en arrière. Arrêt sur images. La scène me propulse vingt-quatre années en arrière, dans un espace et une temporalité à la fois lointains et proches, familiers et étranges, absents et présents. Béjaïa, ma ville natale. Ville-lumière. Ville-merveille où l’Histoire, à travers le temps, a profondément gravé ses traces sur les murs de ses ruelles ombrageuses sur lesquels des écritures millénaires ont marqué leurs empreintes. Ecritures invisibles mais à la signification d’une révélation. Septembre 1982. Une soirée en famille face à l’écran de télévision. Le Choc ! Oui. Le choc devant des corps de femmes, d’enfants et d’hommes gisant à même le sol. Assassinés. Calcinés. Eparpillés. Criblés de balles. Défigurés. «Abandonnés sans prière». L’hécatombe. Oh, folie meurtrière ! Oh folie humaine ! Impuissance devant ce flot d’images, face à ce décor où la désolation règne suprême; où l’odeur d’une vie sans vie empeste l’espace. Rêve ou réalité ? Difficile à croire en l’existence d’une cruauté d’une telle horreur.
Le lendemain des massacres, au milieu de ce décor qui échappe à tout entendement humain, Jean Genet, qui, à cette période, se trouvait à Beyrouth se rendit à Chatila. Qu’y a-t-il trouvé ? Un «spectacle» qui mène droit à la folie. Sans arrêt. Sans escale. Il est le seul Européen sur les lieux. Le seul non Palestinien à dire. Son témoignage est poignant. Saisissant : «Sans doute j’étais seul, je veux dire le seul Européen avec quelques vieilles femmes palestiniennes s’accrochant encore à un chiffon blanc, déchiré, avec quelques feddayin sans armes», écrit-il. Puis, comme s’il cherchait à se convaincre, il écrit encore : «Mais, si ces cinq ou six êtres humains n’avaient pas été là et que j’aie découvert cette ville abattue, les Palestiniens horizontaux, noirs et gonflés, je serais devenu fou.» Et, le cœur et l’esprit submergés par un sentiment de doute, il interroge : «Ou l’ai-je été ? Cette ville en miettes, et par terre que j’ai vu ou cru voir, parcourue, soulevée, portée par la puissante odeur de la mort, tout cela avait-il eu lieu ?»
Tout comme Jean Genet, un sentiment de scepticisme semble sourdre des confins des oublis humains. Un profond sentiment d’incompréhension, d’indignation, de révolte, d‘impuissance. Une situation éminemment injuste et inhumaine. Un peuple chassé de sa terre. Des femmes, des hommes et des enfants contraint (e)s à l’errance sur les routes d’une existence incertaine dégageant l’odeur nauséabonde de la mort qui rôde et qui guette inlassablement. Des êtres humains déplacé(e)s, déclassé(e)s, devenu(e)s, par la force des événements, des êtres sans terre, sans repères, dépossédés de leurs biens, de leur intimité, de leur humanité, n’ayant pour unique issue que le refuge dans des souvenirs ancrés au plus profond de leur Mémoire qui, génération après génération, se nourrit de l’espoir d’un recommencement. Encore et encore. La mémoire devient, ainsi, une demeure. Un lieu-symbole. Un lieu-refuge. Le lieu du souvenir. «Le foyer, ce centre du monde» où s’entassent des images qui luttent contre l’oubli, l’effacement, la disparition, l’inexistence, guettant sans cesse l’éclosion de la promesse d’une vie renouvelée.
Chatila. Une zone d’attente où le provisoire prend l’allure d’un enracinement forcé. Imposé. Contraint. Et qui, inlassablement, prend la forme d‘une ligne à la temporalité incertaine. Fluctuante. En errance.
Chatila. Un présent qui se vit en suspens et qui ne se conçoit qu’en sursis. Chatila, un lieu qui doit son existence et sa raison d’être dans la réminiscence d’un passé porteur à la fois de douleur, de souffrance, d’humiliations, de joie et d’espoir. Mais encore ? Un espace qui se réfugie dans l‘attente d‘un futur qui s‘égare dans l‘âpreté du dénuement et dans l‘aridité des regards tournés vers d‘autres horizons. Plus de vingt années après les massacres de 1982, un jumelage. Bagnolet/Chatila. La rencontre de deux humanités. Des regards qui se croisent. Une lueur d’espoir dans un océan de malheurs, de souffrances et de douleurs. Un moyen de sortir de l‘ethnocentrisme. Une ouverture sur l’altérité. Pour «dissiper les myopies et l’aveuglement que peuvent susciter les routines et les automatismes» et porter haut et fort les revendications des réfugié(e)s palestinien(ne)s, à savoir le retour dans une terre libérée de ses chaînes.
Ce jumelage ? Un trait d’union entre deux peuples. Un moyen de renforcer les liens d’amitié. Une attitude réciproque d’échanges. Et, au-delà de toutes ces considérations essentiellement symboliques, un outil de développement avec des projets, notamment matériels, dont l’objectif est de contribuer à améliorer les conditions de vie quotidienne de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants qui vivent dans le dénuement le plus total. Le plus représentatif étant celui de l’installation d’un câble électrique afin de permettre aux Palestinien(ne)s vivant dans le camp de Chatila d’avoir de l’électricité dans leurs foyers.
Ce jumelage ? Une attitude solidaire et citoyenne. Une modeste contribution à l’acte de reconnaissance, mettant au cœur du monde les questions les plus expressives et les plus représentatives de la problématique des réfugie(e)s palestinien(ne)s dont l’existence s’enracine dans le souvenir du passé. La lassitude à l’égard d’un présent qui ne finit pas de s’éterniser et l’espoir d’un avenir qui tarde à venir.
Ce jumelage ? Une porte qui s’entrebaille. Une fenêtre qui ouvre sur un possible en devenir. Une goutte d’eau qui abreuve les cœurs en mal d’amour et d’amitié. Une lueur d’espoir qui s’échappe de la lumière du déclin du jour. Un acte porteur de renouveau et de renouvellement.
Alors, gravons. Oui. Ensemble, osons graver les traces de cette rencontre afin de «lutter» contre l’oubli et permettre un tant soit peu à une population qui se meurt dans la lumière de l’indifférence, de sortir du gouffre de l’ombre dans lequel elle s’enlise un peu plus chaque jour. Et ensemble, osons encore porter au monde la parole, les espoirs, les rêves de ces êtres «sans voix», expropriés de leur terre. Dépossédés d’un monde à soi. Privés d’un foyer, «ce centre du monde et le lieu d’où provient toute chose parce que l’on peut y revenir et l’on peut s’y réfugier».

Nadia Agsous (La NOUVELLE République.)

Extrait de la vidéo du jumelage.
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